
Par Vitali Portnikov, observateur de radio Svoboda, pour RIA Novosti.
La politique ukrainienne est retournée à la mascarade de l'époque de "Maïdan" [du nom de la place de l'Indépendance ("maïdan Nezalejnosti") à Kiev où se sont déroulés les principaux évènements de la "révolution orange" - ndlr.]: les députés prennent manifestement plaisir à se bagarrer dans la salle des réunions, à souffler dans des sifflets, à déchirer les chemises et vestons coûteux de leurs collègues parlementaires� Le parlement ukrainien s'est à nouveau transformé en meeting de protestation! Combien de temps cela va-t-il durer?
Ayant perdu un pouvoir qui se trouvait à portée de main, Notre Ukraine et le Bloc Ioulia Timochenko démontrent qu'ils ne maîtrisent aucun instrument politique, sauf la bagarre dans la salle des réunions et les rassemblements populaires devant le siège de la Rada suprême (parlement). A la fin des années Koutchma, lorsque le pouvoir n'était qu'à ramasser et que les autorités ne jouissaient pas du soutien de la majorité de la population, une telle fête permanente de l'anarchie pouvait vraiment donner des résultats: "Maïdan" en est devenu le point culminant.
Aujourd'hui, les "oranges" ont affaire à des forces politiques qui jouissent d'un soutien évident dans le sud-est de l'Ukraine, alors qu'ils n'ont eux-mêmes aucun poids dans ces régions du pays. En outre, le Parti des régions a profité des deux années qui se sont écoulées depuis Maïdan pour apprendre beaucoup de ses opposants. Et avant tout, l'art de manifester. Manifester dans la salle des réunions et en dehors. Et si l'on se décide à organiser un nouveau Maïdan, il est fort possible qu'on en ait deux. Et si l'on décide de paralyser le travail du parlement jusqu'à sa victoire, on risque de finir par être soi-même paralysé après le triomphe. On a déjà connu tout cela à maintes reprises, tant à l'époque de la naissance de la "coalition orange" que lors de sa pénible séparation.
On pourrait supposer qu'organiser des élections anticipées à la Rada suprême serait la meilleure issue à cette situation pour la "coalition orange", passée à l'opposition. Personne ne serait contre: ni les opposants ni les nouvelles forces au pouvoir. Mais que se produira-t-il si le Parti des régions remporte à nouveau les élections?
De son côté, Notre Ukraine risque de tout perdre au profit de Ioulia Timochenko - que se passerait-il alors? Autrement dit, que va faire le président Viktor Iouchtchenko si Notre Ukraine n'est pas représentée à la nouvelle Rada suprême, alors que le Parti des régions est à nouveau capable de former une majorité gouvernante? Dissoudre le parlement jusqu'à ce que ses sympathisants ne remportent les élections? Mais où sont-ils, ces sympathisants, si l'on considère les relations plus que tendues entre Viktor Iouchtchenko et Ioulia Timochenko?
En d'autres termes, pour le président, aucune action ne sera propice à la victoire. Dissoudre le parlement signifie continuer de déstabiliser la situation sans pouvoir en prédire le dénouement. Poursuivre son travail signifie pratiquement se rendre à la merci du Parti des régions et se lancer dans un marchandage en vue de faire entrer les "siens" dans le système d'un pouvoir "étranger".
Il ne s'agit pourtant pas d'un coup de malchance, mais bien d'une faute du président Iouchtchenko. Il avait deux ans pour construire un nouveau système de relations politiques, se réconcilier avec ses opposants, trouver un langage commun avec l'opposition. Elu grâce aux voix de l'Ouest et du Centre, Viktor Iouchtchenko était tenu de devenir également le président du Sud-Est.
Mais cela n'a pas été le cas. Tout est resté comme par le passé. Résultat: dans la nouvelle Ukraine, les partis se sont présentés aux législatives avec leurs vieux instruments politiques, avec toujours les mêmes slogans évoquant des "bandits", l'impossibilité d'un retour au "koutchmisme" et d'autres aspects encore de leur art de haïr les opposants.
De l'autre côté, on entendait les promesses des disciples habiles de Donetsk [Est de l'Ukraine] d'en finir avec la "peste orange" et de montrer le nouveau pouvoir sous son vrai jour. Les compagnons de Viktor Iouchtchenko, comme ceux de Ioulia Timochenko ou de Victor Ianoukovitch, n'avaient rien d'autre à proposer à leurs électeurs. Et donc aujourd'hui, le carnaval continue!