Opinions
Ukraine: la "revanche orientale"
Dossier: Bras de fer au parlement ukrainien
Dans la nuit du 2 au 3 août, à l'issue de plusieurs heures de consultations, le président ukrainien, Viktor Iouchtchenko, a décidé de soumettre la candidature de Viktor Ianoukovitch au poste de premier ministre. Le sort du pays a pratiquement été décidé par deux hommes: le président et le leader du Parti des régions, autrement dit le vainqueur de la "révolution orange" et celui qu'elle avait vaincu. On peut désormais dire que la crise en Ukraine a été surmontée. Mais on peut aussi prédire sans grand risque de se tromper qu'une autre crise va lui succéder et que les autorités ukrainiennes vont devoir y faire face pendant au moins un mois.
L'alliance Iouchtchenko/Ianoukovitch était inévitable. Tous les avertissements concernant une motion de censure contre le président, l'entérinement de la candidature de Viktor Ianoukovitch directement par la Rada, une dissolution du parlement, etc. n'étaient que des outils de négociations des deux leaders qui ces dernières journées avaient concerté les détails de la transaction politique. Car les deux hommes ont bien conclu une transaction politique possédant plusieurs particularités notables et recelant plusieurs scénarios que l'Ukraine ne connaît pas encore et qu'elle va devoir tester.
Cependant, la décision prise la nuit par Viktor Iouchtchenko n'est qu'une demi-mesure. Ce qui est patent, c'est que le président ukrainien était surtout soucieux d'éviter une dissolution de la Rada qui aurait pu rendre plus précaire encore sa situation. La cote de popularité de Notre Ukraine est en chute libre. Quant à la détermination de Ioulia Timochenko de constituer une liste à part quels que soient les cas de figure, elle n'aurait pas permis aux "orange" d'obtenir la majorité.
Dans le même temps, la question concernant la formation de la coalition réunissant Notre Ukraine et le Parti des régions n'est réglée que de manière purement conventionnelle. On sait que les deux forces politiques doivent faire partie de la coalition dirigeante, seulement la question est de savoir quel en sera le format. Un format qui continuera d'être négocié et de rester une source de tension entre Iouchtchenko et Ianoukovitch. Les deux forces politiques ont signé le mémorandum portant création de la nouvelle coalition. Pour Roman Zvaritch, un des dirigeants de Notre Ukraine, elle s'appellera Coalition d'unité nationale. Ce qui signifie qu'elle mettra fin à l'existence de la "coalition anticrise" formée par le Parti des régions, les socialistes et les communistes. Cependant, à en croire le président de la Rada, Alexandre Moroz, Notre Ukraine va devoir rallier la coalition anticrise à l'intérieur de laquelle les communistes sont présents. Dès les premières heures qui ont suivi la transaction des désaccords stratégiques se faisaient jour entre Iouchtchenko et Ianoukovitch au sujet du format de la nouvelle coalition. Il semble bien que le premier ne soit pas parvenu à l'un des objectifs essentiels qui est de bouter les communistes hors de l'alliance avec le Parti des régions.
Or, c'est là une question fondamentale. Le maintien des communistes dans la coalition mettrait le Parti des régions à l'abri en cas de désaccords sérieux avec le président: celui-ci pourrait toujours prendre appui sur la majorité qui existe avec le Parti socialiste et les communistes et appliquer une politique bien plus autonome vis-à-vis du président.
Par contre, si Iouchtchenko réussissait à éviter l'alliance avec les communistes, il pourrait se targuer d'une grande victoire. S'il y parvenait il placerait le Parti des régions en état de dépendance à l'égard de Notre Ukraine qui ainsi gagnerait en influence. Dans ce cas de figure, en qualité de parti représentant la moitié du pays et non pas de formation ayant rallié la majorité, Notre Ukraine serait bien mieux placée pour revendiquer la formation d'un gouvernement. Pratiquement le rôle et les possibilités de Notre Ukraine, la place que ce parti occupera sur l'échiquier politique du pays dépendront de la question de la participation des communistes à la coalition. Jusqu'au dernier moment Viktor Iouchtchenko n'a réussi à obtenir qu'une chose: les communistes ont été tenus écartés de l'élaboration de l'Acte d'unité nationale et de son paraphage. Ce document associe trois forces "compatibles" avec Iouchtchenko: Notre Ukraine, le Parti des régions et le Parti socialiste. Cependant, pour l'instant on sait que le Parti des régions n'entend pas "rompre les relations" avec les communistes et la question de leur présence au sein de la coalition reste ouverte.
Quoi qu'il en soit, la décision prise la nuit par le président aura pour résultat le "partage" du pouvoir entre Iouchtchenko et Ianoukovitch. Il est fort possible que plusieurs postes de premier plan au sein du cabinet soient occupés par les personnes appartenant au proche entourage du président ukrainien. Le numéro deux du gouvernement pourrait être Piotr Porochenko. Quant aux socialistes, il devront probablement se contenter du poste de président de la Rada qu'ils avaient réclamé.
Bien plus intéressantes sont les conséquences politiques de la transaction passée entre le président ukrainien, Viktor Iouchtchenko, et le leader du Parti des régions, Viktor Ianoukovitch.
Premièrement, désormais le seul interprète incontestable de l'"identité orange" est le Bloc Ioulia Timochenko (BIT), qui figure désormais dans l'opposition radicale. En d'autres termes, les "orange" vainqueurs à la présidentielle de 2004 se retrouvent de nouveau dans l'opposition pour s'être montré incapables dès les législatives de s'affirmer comme force politique indispensable au plan national et plus seulement dans la partie occidentale du pays. L'autre interprète de l'"identité orange", Notre Ukraine, traverse une crise gravissime. Ayant perdu l'appui de la population, la formation est au bord de la scission. Plusieurs de ses élus pourraient appuyer la candidature de Viktor Ianoukovitch au poste de premier ministre. Et beaucoup de ceux qui s'y seront résignés cesseront à tout jamais de défendre les idées proclamées sur la place Maïdan.
Deuxièmement, la proposition de la candidature de Viktor Ianoukovitch montre qu'il y a bien eu une "revanche orientale". Celle-ci a pour origine essentielle l'inconsistance politique des "orange" qui n'ont pas été capables de préserver un minimum de leurs acquis alors qu'ils en avaient la possibilité. On en veut pour preuve le délabrement total de la "coalition orange" voici un mois.
Troisièmement, hors des institutions publiques, la lutte sur la scène politique sera menée essentiellement entre le BIT et le Parti des régions, de nouveau entre l'ouest et l'est. A propos, Viktor Iouchtchenko ne sera plus le président du pays tout entier: pour l'Ouest il deviendra étranger tandis que l'Est ne le reconnaîtra pas comme le sien. Politiquement, il va s'affaiblir encore.
Quatrièmement, la scission est-ouest du pays va désormais s'étendre au pouvoir exécutif. Iouchtchenko va certainement tenter de récupérer l'"identité orange", notamment en conservant ses distances avec le nouveau premier ministre. Dans le même temps Viktor Ianoukovitch s'emploiera à exploiter son succès et empêcher le président de contrôler pleinement le gouvernement.
En ce qui concerne la politique du futur gouvernement, elle sera indéniablement plus pragmatique à l'égard tant de la Russie que de l'Occident. Le vecteur euratlantique perdra peut-être de son éclat, mais aucun rapprochement notable avec la Russie ne se produira.

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