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RIA Novosti

Opinions

Le Centenaire de Leonid Brejnev

19:56 18/12/2006
Par Andreï Kolesnikov, RIA Novosti

Selon l'une des anecdotes les plus connues de l'époque de stagnation, Leonid Brejnev décroche le récepteur et dit :"Allô, cher Leonid Ilitch au téléphone". Selon l'écrivain Vladimir Nabokov, la vie dans la dernière période de stagnation relevait de la fiction artistique. On dit qu'Ivan Kapitonov, assistant du Secrétaire du CC, lui avait écrit le scénario d'un entretien téléphonique avec le ministre des Affaires étrangères Andrei Gromyko, avec les répliques et les réponses possibles �

Leonid Brejnev qui aurait eu cent ans le 19 décembre 2006 était souvent un personnage d'anecdotes, pourtant, il a gouverné le pays pendant 18 ans, un an de plus qu'Augusto Pinochet. Cette période historique suscite une certaine nostalgie dans la conscience des masses, de nombreuses personnes estiment que, sous Brejnev, le pays avait atteint l'apogée de sa puissance.

En fait, l'Union Soviétique, la civilisation et la culture soviétiques avec leurs particularités étaient rattachées au nom de Leonid Brejnev. C'était une période, à la fois, douce et cruelle, absurde et sensée, incroyablement triste et infiniment intéressante.

On dit que Leonid Brejnev était un homme bon, voire sentimental et naïf. Sous sa direction, il fallait respecter les règles non écrites du jeu : vivre d'abord tranquillement en passant lentement d'un salaire mensuel de 120 roubles à une rémunération de 150, ensuite, il était alors possible de toucher des revenus plus importants (un instructeur du CC du PCUS percevait 300 roubles). Le non-respect des règles du jeu avait de lourdes conséquences : la détention dans les camps pour les personnages connus, l'extradition pour les plus célèbres et l'introduction des chars dans les pays satellites insurgés.

L'économie de l'époque de Brejnev était une économie de déficit, d'égalité dans la misère et, en même temps, d'inégalité de développement des régions de cet immense pays. Cette période engendra un modèle de développement inégal qui s'appelle maintenant "Moscou et le reste de la Russie". A la différence des deux capitales (Moscou et Leningrad), les républiques baltes, par exemple, qui possédaient un sectaire agraire développé offraient un tableau différent.

Une timide tentative pour engager des réformes et accorder une plus grande indépendance aux entreprises avait été lancée dans la deuxième moitié des années 1960: le pragmatique chef du gouvernement Alexeï Kossyguine se rendait compte des défauts du système économique. Leonid Brejnev estimait sincèrement que les réformes n'étaient pas nécessaires, mais il ne se mêlait pas des affaires d'Alexeï Kossyguine. Par conséquent, les réformes échouèrent vers 1968, époque de gels économiques et politiques (Prague; de nombreux procès de dissidents; tentatives de restalinisation; début de la fin de la revue Alexandre Tvardovski "Novy Mir", porte-parole de l'intelligentsia libérale).

Le huitième quinquennat, qui s'acheva en 1970, était le dernier à témoigner d'un essor économique réel. Ensuite, les problèmes commencèrent à se poser. L'économie soviétique aurait fait faillite bien plus tôt sans le pétrole de Samotlor (le plus grand gisement de pétrole de Russie, en Sibérie occidentale, et l'un des plus important au monde - ndlr) qui prolongea l'existence de l'URSS, mais ce pétrole mit fin à toutes les tentatives de réformes. Les pétrodollars avaient hypnotisé le pays qui traversait une époque de stagnation, de gérontocratie, de marasme du pouvoir et avait plongé le peuple dans le doute �

Malgré sa simplicité et son refus des changements, Leonid Brejnev devinait par intuition la façon de réunir "la nouvelle communauté historique : le peuple soviétique". Il ne s'agit pas du bas prix de la vodka, des horribles boissons bon marché faites à base de fruits et de baies répandues à la campagne, du vin doux baptisé par le peuple "sueur, sang et larmes du camarade Alvaro Cunhal (président du Parti communiste du Portugal - NdlR)" qu'adorait l'intelligentsia. Pas même des incantations marxistes-léninistes dont les dirigeants du parti et du gouvernement berçaient toute une nation : leurs discours monotones étaient la musique de l'époque. Le principal actif immatériel par lequel Leonid Brejnev cimentait le pays, c'était le souvenir de la guerre.

Aussitôt après son arrivée au pouvoir, Leonid Brejnev proclama en 1965 la Journée de la Victoire du 9 mai jour férié, fête nationale principale avec à sa base moins le marxisme officiel que le patriotisme. Leonid Brejnev connaissait la vérité sur la guerre, mais il préférait les innombrables légendes à la vérité des mythes. En 1967, l'écrivain Konstantin Simonov fut admis dans l'équipe d'auteurs libéraux chargés de rédiger le discours de Leonid Brejnev pour l'inauguration du monument érigé sur la colline Mamaïev à Stalingrad. Deux anciens combattants - un ancien commissaire politique et un légendaire correspondant du front - avaient fait connaissance et s'étaient entretenus durant toute une nuit. "Quel homme!", s'exclama alors Leonid Brejnev émerveillé. Mais, en même temps, il avait désapprouvé Konstantin Simonov qui s'était plaint contre le Glavpour (comité d'organisation "Victoire") et l'Aguitprop (Comité de propagande) qui refusaient de publier ses notes datant de la guerre : "Qui a besoin de ta vérité? L'heure n'est pas encore venue". Les mythes qui cimentaient la nation avait besoin de mythes idéologiques et non pas de vérité sur la guerre qui pouvait saper les fondements du Système Brejnev.

Leonid Brejnev savait, du moins jusqu'au milieu des années 1970, lorsqu'il devint un vieillard sénile, maintenir habilement l'équilibre des intérêts de l'appareil, politiques et idéologiques. Empêchant, à dessein ou pas, le processus de restalinisation, il châtia implacablement le groupe d'Alexandre Chelepine ("Chourik de fer"), ancien influent chef du KGB qui considérait Leonid Brejnev comme une figure technique et passagère. A la fin des années 1960 et au début des années 1970, le Secrétaire général du PCUS observait la bataille entre les libéraux de la revue "Novy mir", les nationalistes de "Molodaïa gvardia" (Jeune garde) et les orthodoxes de la revue "Oktiabr", mais il ne se rangea aux côtés d'aucune partie. Il est vrai, la revue "Novy mir" d'Alexandre Tvardovski fut fermée, mais un coup puissant fut porté aussi au parti informel intitulé "Parti russe", même aux stalinistes. Alexandre Tvardovski est mort en 1971 ne pouvant supporter l'échec de sa revue. Vsevolod Kotchetov, médiocre rédacteur de la revue "Oktiabr", se suicida en 1973 �

Un grand nombre de personnes se souviennent de Brejnev comme d'un grand-père bonhomme et amusant qui adorait la vitesse au volant, les cigarettes "Novost" à filtre blanc, ainsi que la chasse aux sangliers et les représentantes du sexe faible, grand amateur de décorations qui articulait mal les mots après ses infarctus et ses congestions cérébrales.

� A peu près en 1980, mon frère se promenait avec sa fille non loin de la datcha de Leonid Brejnev à Zaretchié (sovkhoze situé à quelques kilomètres de Moscou) et vit la limousine du Secrétaire général prête à partir. Leonid Brejnev, le visage impassible dans le salon de l'automobile. Personne n'a chassé le jeune papa en train de se promener avec sa fille : en ce sens, c'était une époque d'humanisme.

L'ancien peuple soviétique, aujourd'hui le peuple russe, est nostalgique de ce guide sentimental et inoffensif. En réalité, il est nostalgique de sa jeunesse �

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