Opinions
G8: une rhétorique dure pour le seul public
Dossier: G8: sommet d'Heiligendamm
On ne s'attend à rien de sensationnel au sommet du G8 en Allemagne, y compris sur l'"axe russe". D'ailleurs, lors de ces rencontres internationales, il ne se décide généralement rien d'exceptionnel, toutes les questions litigieuses étant discutées auparavant.
Il y a peu de chances que les Etats-Unis choisissent le recours à la force contre l'Iran, inadmissible pour la communauté mondiale et lourd de complications imprévisibles pour la situation internationale et la politique intérieure même des Etats-Unis. C'est comme si l'administration américaine avait choisi de s'opposer au nucléaire iranien pour déstabiliser le régime de Mahmoud Ahmadinejad par des voies détournées, qui excluent toute opération militaire, susceptible de rassembler les Iraniens autour de leur président. La Russie et les partenaires européens des Etats-Unis se sont donc mis d'accord sur l'introduction de sanctions contre Téhéran (la controverse n'était pas ici liée au principe même, mais au caractère des mesures coercitives concrètes).
Les Etats les plus influents du monde ont réussi à adopter, non sans problèmes, une position commune sur la Corée du Nord. Le différend sur l'Irak a atteint son apogée en 2003 (et cela n'a aucunement influencé la viabilité du partenariat international qu'est le G8). Tous les membres du G8 espèrent aujourd'hui que le retrait des troupes américaines d'Irak ne mènera pas à une guerre civile, à l'instar du tragique exemple du Liban dans les années 1970-1980.
Concernant la Russie, quatre points l'opposent aux autres participants du sommet. Le premier est lié à la question énergétique. Il tient au fait que le G8, n'est pas seulement considéré comme le sommet des pays les plus industrialisés mais également des grands utilisateurs de ressources énergétiques. La Russie, un des plus gros fournisseurs de matières énergétiques sur le marché mondial, ne s'inscrit pas dans cette logique. Ces derniers temps, la coopération énergétique est l'un des thèmes les plus discutés des rencontres Russie-UE, mais il ne s'est jamais présenté comme un obstacle à un dialogue constructif. Je doute que l'on obtienne une percée dans ce domaine au cours du sommet allemand: le principe de "sécurité énergétique" est perçu trop différemment en Occident, pour lequel il s'agit de diversifier les itinéraires des pipe-lines, et en Russie, qui souhaite conclure des contrats à long terme entre fournisseurs et consommateurs.
Le second point de désaccord porte sur la démocratisation en Russie. Cette question suscite les plus vives critiques des Etats occidentaux, y compris ceux du G8. Il semblerait que la période favorable dans les relations entre la Russie et l'Occident prend fin, période pendant laquelle les représentants des Etats occidentaux se gardaient d'exprimer trop haut leurs critiques dans le domaine des droits de l'homme en Russie. Les Etats-Unis étaient plutôt modérés parce qu'ils étaient intéressés à la participation de la Russie à la coalition antiterroriste. La France et l'Allemagne, les plus critiques envers les opérations américaines en Irak, avaient absolument besoin d'une proximité avec la Russie, en tant qu'alternative à l'influence des Etats-Unis. Enfin, le premier ministre italien Silvio Berlusconi, l'enfant terrible de l'Union européenne, était lui simplement apparemment désireux de se montrer solidaire de la Russie, et la défendait face aux critiques de la communauté européenne.
Aujourd'hui, la situation a changé. La collaboration dans la lutte contre le terrorisme a perdu de son importance dans la politique extérieure américaine, au contraire, la rivalité russo-américaine s'est renforcée dans l'espace postsoviétique (notamment en Géorgie et en Ukraine). Les principaux défenseurs de l'autonomie européenne par rapport aux Etats-Unis, Gerhard Schröder et Jacques Chirac, ont tiré leur révérence. Leurs successeurs ont inscrit le rétablissement de bonnes relations avec les Etats-Unis parmi leurs priorités, mais n'affichent pas de proximité particulière avec la Russie. Cela transparaît dans le lexique d'Angela Merkel, légèrement teinté de critiques à l'égard de la variante russe de démocratie. Silvio Berlusconi a pour sa part perdu les élections législatives et a quitté le club des 8. Mais la fin de cette période favorable ne signifie aucunement le retour à l'époque de la guerre froide, caractérisée par une opposition manichéenne entre "les siens" et "les autres". Malgré les critiques dirigées contre l'Occident, Vladimir Poutine n'a pas évoqué l'éventuelle sortie du Conseil de l'Europe, ni renoncé à reconnaître les décisions de la Cour européenne des droits de l'homme, même si elles sont plutôt déplaisantes pour les autorités russes. En outre, aucun des décideurs politiques de l'Occident n'envisage sérieusement la possibilité d'exclure la Russie du G8.
Les troisième et quatrième points sont liés au déploiement du système américain de défense anti-missile (ABM) en Pologne et en République tchèque et à la question du Kosovo. Contrairement aux deux points précédents, ces questions revêtent une certaine dimension locale. Elles focalisent aujourd'hui l'attention des diplomates de nombreux pays, mais pourraient passer demain au second plan (rappelons-nous l'attention accordée par la communauté internationale à la Bosnie-Herzégovine dans les années 1990). La décision de la Russie et des Etats-Unis de baisser le niveau de la polémique publique concernant les relations entre les deux pays montre que même une question aussi contrariante que le problème de l'ABM ne mène pas à une rupture fatale, et que l'on ne claque pas la porte, attitude qui était le propre de la guerre froide. La position russe discrète concernant le plan Ahtisaari mérite la plus vive attention de la part des deux pays du G8. La négligence des intérêts légitimes de la Serbie et la préférence évidente donnée aux Kosovars pourraient causer un préjudice irréparable au processus de démocratisation de la Serbie, suscitant une volonté de revanche.
La particularité la plus importante du G8, c'est l'utilisation de son statut pour obtenir une compréhension partagée des problèmes internationaux complexes, et maintenir un dialogue permanent entre les grandes puissances mondiales. Il y a plus de 90 ans, cette absence de dialogue a mené en Europe à ce que l'on nomme les "coups de canons du mois d'août". Les sommets ennuyeux prennent alors leur propre valeur devant cet exemple, même si rien de sensationnel ne s'y passe.
Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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