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Les Français à Moscou: le lancement de l’Année croisée
Dossier: Année croisée Russie-France
Par Olga Galakhova, pour RIA Novosti.
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L’Année croisée France-Russie est lancée. Au Louvre s’est ouverte l’exposition d’art russe « Sainte Russie », et à Moscou au musée Pouchkine une exposition sur Picasso. De façon encore un peu plus modeste, un vaste programme d’échanges théâtraux est aussi lancé.
Cette semaine deux troupes françaises ont donné des représentations à Moscou. Le Centre de dramaturgie et de mise en scène Kazantsev et Rochtchine a reçu les troupes parisiennes « L’Atalante » pour Le Pain dur d’après la pièce de Paul Claudel qui n’est pas traduite en russe, pour être plus précis qui est traduite pour la tournée mais non publiée. Le Théâtre des Nations a achevé son programme « un autre théâtre » par la pièce Et nous ne savions pas du « Théâtre Turak ».
Ces deux troupes sont aux antipodes du processus théâtral. Pour le premier l’alpha et l’oméga de l’art théâtral, c’est avant tout le texte, le dessein de l’auteur, la joute intellectuelle, alors que le jeu de l’acteur se développe comme une déclamation plus ou moins virtuose. Pour le second, le mot est plutôt un obstacle à la théâtralité et l’acteur est perçu dès l’origine comme un créateur d’images non verbales. Le jeu avec les objets, la métamorphose des choses constitue son propre sujet dans le Théâtre des Nations où l’image visuelle, et non pas les paroles, dirigent l’action.
Il convient de remarquer que les deux troupes n’ont pas simplement été incluses dans le programme, mais qu’elles ont fait l’objet d’un choix opéré par des experts. Dans les deux cas les tournées ont une préhistoire. Les collègues français n’ont pas simplement trouvé une scène à Moscou, ils ont trouvé dès le début des partenaires.
Le Centre de dramaturgie et de mise en scène Kazantsev et Rochtchine avait monté un spectacle il y a quelques années d’après la pièce de Claudel Le partage de midi (mise en scène de Vladimir Agueïev) conjointement avec la troupe française « Phoenix ». La première a eu lieu également à Paris au théâtre de « L’Atalante », grâce aux directeurs du théâtre Alain Barsacq, Agathe Alexis et à notre compatriote Ekaterina Bogopolskaïa, traductrice de Claudel et critique de théâtre. Pendant sept jours, Claudel a été joué en russe à Montmartre dans des salles bondées d’un public qui n’est même pas russe émigré, mais français. Lors de la conférence de presse qui s’est tenue à Moscou avant la première du Pain dur, Ludmila Tsichkovskaïa, directeur du Centre a insisté sur cet épisode de la tournée du théâtre et a remercié cordialement le théâtre « L’Atalante » pour avoir gracieusement mis à la disposition de la troupe moscovite une scène dans le centre de Paris.
Inutile de dire que lorsque les Parisiens sont venus à Moscou le choix de la scène pour la représentation était déjà fait, et maintenant le Centre ouvre largement ses portes aux acteurs français. Ceux-ci ont joué à Moscou une semaine durant une des pièces les plus difficiles de Claudel spécialement traduite en russe (sous-titres) par Ekaterina Bogopolskaïa.
Il est fort regrettable que ce grand auteur français n’ait toujours pas été édité en Russie d’une manière digne de ce nom, d’autant plus que Le pain dur avait été mis en scène pour la première fois en Russie par Vsevolod Meyerhold. Ensuite, en Union Soviétique, Claudel avec son intérêt pour les questions religieuses et son catholicisme fut un auteur indésirable tant pour les traducteurs que pour les éditeurs.
Le Théâtre des Nations tient son festival maintenant traditionnel « un autre théâtre » et n’en est pas à son coup d’essai. Le festival actuel se déroule avec le soutien du Centre Culturel Français. Le public a été habitué, ces dernières saisons, à voir des spectacles pour lesquels l’expérience de l’espace compte, c’est un théâtre qui élargit le langage scénique au moyen du jeu avec les objets, ce qui constitue une direction à part dans le théâtre occidental et où se distinguent en particulier les Français. L’« autre théâtre » élargit nos représentations du jeu sur scène, insistant sur le fait que dans la boîte que constitue la scène on peut présenter beaucoup de choses capables d’étonner. Le « Théâtre Turak », semble-t-il, transforme le spectacle en quelque chose qui ressemble à un jeu d’enfant comme quand la marmaille trouve dans une grange les objets abandonnés par leurs parents et en font des motifs de jeu.
C’est justement l’aveu que fait Michel Laubu auteur, metteur en scène de la pièce Et nous ne le savions pas présentée à Moscou : « Etant enfant je pouvais jouer longtemps à démonter des lampes de poche et en classant ensuite les métaux précieux dans des boîtes à chaussures. J’aimais et j’aime toujours cette poésie, cette opposition entre un objet bizarre et le caractère ordinaire des parties qui le composent. L’essentiel n’est pas le récit, l’événement ou l’histoire mais la découverte du monde caché dans les objets de notre vie quotidienne».
Chercher ici un thème, c’est se vouer à la confusion, ce à quoi se prêtent d’ailleurs les acteurs avec un plaisir évident au tout début. Dans le prologue de la pièce, quand tous les acteurs sont assis face au public et font un rapport anticipé, ils l’assurent qu’il ne comprendra rien. « Nous allons tout vous expliquer maintenant, mais seulement pour que vous ne compreniez rien du tout », voilà, ils le disent, et franchement. Et en effet, il faut se laisser aller, ne pas chercher un sens puisque le sens du spectacle est dans la création de son monde poétique.
En fait, les acteurs vous expliquent que devant nos yeux va se dérouler une enquête sur le meurtre de tous les habitants de l’île. Des poupées avec des couteaux enfoncés gisent à terre. Un enquêteur examine quatre versions du crime. Les quatre maisons dans lesquelles, selon la police, ont été commis les crimes, sont quatre boîtes en carton. L’une d’elle imite le refuge d’une vieille dame avec des fleurs en pot et des lampes qui clignotent en permanence, un autre ressemble à un plumier qui a la taille d’un homme et dont débouche un prêtre étrange plutôt semblable à Arlequin, dans la troisième se trouve une machine à laver dans laquelle sera lavé un chat. Là, il faudrait ajouter que tous ces personnages sont des poupées façonnées avec art et intelligence (décors et personnages conçus par Emmelin Bossier et Charly Frénéat) que les acteurs enfilent sur eux, comme un tablier.
Nous voyons aussi bien le jeu des acteurs que, comme par hasard, avec l’humour propre aux Français, des adultes qui jouent avec des objets. Et voila une poupée de policier. Un acteur enfile ses bras dans les manches d’un blouson, un autre dirige son corps. Tous les deux ils montrent un gardien de la paix en train de fumer, en train de réfléchir et de s’essuyer le front. C’est justement dans l’observation de ce jeu qu’est le thème de cet « opéra – thriller – roman policier en forme de farce pour objets et violon » bien ironique. À chaque millimètre de cet espace se produit quelque chose, chaque seconde est un motif de jeu poétique. Même le chat noir, poupée fort bien faite qui participe à chaque version du crime selon l’enquête. On pourrait le prendre pour le héros principal et ce sont plus les auteurs du spectacle que les enquêteurs qui s’inquiètent pour lui.
L’attrait pour la poésie et la philosophie a toujours marqué le théâtre français, et c’est ce qu’ont montré les premiers spectacles présentés à Moscou. Nous avons vu des éléments très avancés du processus théâtral. Et maintenant, c’est au tour de la Comédie Française d’aller se produire en Russie.
Auteur: Olga Galakhova, critique de théâtre, rédacteur en chef du journal La Maison des Acteurs.
Ce texte n’engage que la responsabilité de l’auteur.

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