Débats
Il faut aider la Géorgie à guérir
Par Dmitri Kossyrev, RIA Novosti
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Tout a déjà été dit, semble-t-il, sur l’étonnant épisode géorgien de la projection par la chaîne Imedi d'un film sur l'"invasion russe". Tous ont donné leur avis sur le sujet: le président Saakachvili, son porte-parole, l'opposition, les hommes politiques, les Abkhazes, les Ossètes… Mais un sentiment d'irréalité sur ce qui s'est passé, reste. Il est impossible de définir son origine si l'on n'essaie pas de comparer l'"épisode de Tbilissi" avec la réalité russe.
Imaginons qu'une invasion en Russie soit montrée sur n'importe quelle chaîne de télévision russe… Qui choisir de plus grand et de plus fort? L'OTAN dans son ensemble, ou bien la Chine. Bref, admettons qu'elles aient agressé notre pays. Comment se conduira le spectateur russe moyen? Il passera à une autre chaîne et y verra une publicité familière sur la bière, se réjouira en pensant: quel idiot dépenserait d'immenses sommes d'argent non seulement pour l'intervention, mais, surtout, pour l'occupation qui suivrait? Et surtout, à quoi bon: quel avantage peut justifier les dépenses énormes pour une opération de guerre, même sans tenir compte du facteur nucléaire? Contrôler les réserves de matières premières? Les axes du transport de l'Asie vers l'Europe? Tout ce délire était répandu dans les années 1990, mais la Russie a compris qu'il ne fallait pas transposer les réalités du XIXe siècle sur celles de notre époque. Les amateurs d'épouvantes ont solidement occupé la place qui leur revient parmi les hommes politiques et les experts marginaux.
Personne à Moscou n'aurait l'intention de faire aujourd'hui des provisions de produits alimentaires, de retirer l'argent des guichets automatiques ou de manifester devant la tour d'Ostankino: en se bornant à prononcer le mot magique de "salauds", on oublierait l'émission au bout de trois secondes. C'est en cela que réside la différence entre une société relativement normale et celle qui existe actuellement en Géorgie.
En ce qui concerne le terme "relativement": chacun a son propre diagnostic psychiatrique et pas seulement celui-ci: n'importe quel médecin dira qu'il n'y a pas de personnes tout à fait saines. Il en est de même pour les nations. Il suffit de se souvenir de ce qui se produisait en Russie dans les années 1990: des psychiatres de ma connaissance m'avaient dit en chuchotant (et certains, à haute voix) que, selon les indices extérieurs (le regard, la cohérence et le langage), il y avait, dans les rues de Moscou un nombre incroyable de personnes ayant besoin de soins, sinon d'hospitalisation. On ne le verra nulle part au monde, disaient-ils. Les psychoses maniaques et dépressives étaient le diagnostic le plus anodin. Le psychisme des gens ne pouvait pas supporter les changements qui se sont abattus sur eux.
Autrement dit, l'état psychique de toute la société, c'est-à-dire son état normal ou anormal, est une matière non étudiée. Bien entendu, la guerre avec ses destructions et ses morts ne peut certainement manquer d'affecter le psychisme, individuel et collectif. Cela concerne n'importe quelle guerre: celle de Cent ans en France, l'époque de troubles du début du XVIIe siècle en Russie: il y a partout des indices d'hystérie de masse et d'état inadéquat de nombreuses personnes dans des situations diverses d'avant la fin ou d'après ces cataclysmes. Jeanne d'Arc avec ses visions et tout ce qui se rapporte à elle est un cas typique.
Au cours de sa jeune indépendance, la Géorgie a déclenché et perdu deux guerres, civiles (mais aussi ethniques) sur son propre territoire, plus précisément sur un territoire qui lui appartenait depuis plusieurs décennies. Les Géorgiens ont attaqué l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud en y perpétrant des atrocités et ont été repoussés. Les Abkhazes et les Ossètes, anciens citoyens de la République Socialiste Soviétique de Géorgie, qui ont vécu durant quinze ans dans la crainte d'une nouvelle irruption géorgienne ne voudront certainement plus vivre avec les Géorgiens dans un même Etat dans un proche avenir. Les Géorgiens s'en rendent compte, malgré tout le contrôle des médias. Ceux qui nient ces réalités avec acharnement le savent également. Il s'agit de la crise de cet Etat et de son idée nationale. Cela ne se passe pas sans conséquences psychiques.
Bien avant 1991, n'importe quel Soviétique savait que les Géorgiens étaient un peuple "fougueux", autrement dit cette nation dans son ensemble se distinguait dès le début par une émotivitité accrue à la différence du caractère lyrique et dépressif des Russes. Mais ensuite… La majorité des Russes ont tout simplement cessé de penser à leurs anciens confrères au sein de l'URSS. Ils n'ont pas remarqué la tragédie des Tadjiks pendant leur guerre civile et ont méprisé les autres "anciens Soviétiques" qui se trouvaient pourtant dans un même état psychique que les Russes. Ils ne se représentent pas jusqu'à présent, dans l'ensemble, ce qu'est un peuple "fougueux" qui subit ce qui est échu aux Géorgiens.
De temps en temps, dans les années 1990 - c'est-à-dire bien avant Saakachvili – des bribes de ce qui a été dit à propos de notre pays dans les médias géorgiens parvenaient en Russie. Les gens haussaient les épaules en le considérant comme du "délire" et l'oubliait: ils ne manquaient pas non plus de problèmes. Mais ce ne sont pas Saakachvili et son équipe de propagandistes zélés qui ont inventé des "complots russes" permanents contre la Géorgie. Tout avait commencé plus tôt. D'ailleurs, comme cela arrive toujours en psychiatrie, l'état anormal du patient était évident à tout le monde, sauf au patient. En fin de compte – déjà au niveau politique – Moscou a tout simplement cessé de remarquer la Géorgie, en s'en détournant administrativement (visas, liaison aérienne, importation de vin, etc.). Elle a montré parfois des dents, lorsque le délire se transformait en sauvagerie, comme dans le cas de la chute d'objets volants "non identifiés" sur le territoire géorgien (qui ont été tout de suite détruits par le régime). La Russie a cessé de répondre aux accusations incessantes de "vols de reconnaissance" au-dessus de la Géorgie: on en était las. Mais l'agression de la Géorgie contre l'Ossétie du Sud, y compris contre les soldats de la paix russes, en août 2008 a étonné tout le monde. En fait, on ne sait pas jusqu'à présent si la politique consistant à "oublier la Géorgie" appliquée durant plusieurs années, était erronée. Mais quelle est la politique juste?
L'état psychique d'une nation, répétons-le, est faiblement étudié par la médecine, la politologie commence seulement à le faire. Nul ne sait exactement qui est responsable de l'évolution défavorable de la maladie: le pouvoir, l'élite, les intellectuels ou le peuple dans son ensemble. Et s'il y a un responsable, comment va-t-il en répondre?
Mais au niveau des sentiments humains, on voudrait que la Géorgie guérisse et on voudrait l’y aider.
Ce texte n'engage que la responsabilité de l'auteur.

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